FREEDOM HIGH
("HOT TICKET" DE ZOE LUND)

by
Nicole Brenez
for
Senses of Cinema - Issue 22 - Fall 2002

English translation available at Freedom High.

En 1993, Zoë Lund se trouve au Festival de Rotterdam. Pour remercier les organisateurs de leur accueil et de leur gentillesse, elle accepte avec enthousiasme la proposition de réaliser un film, Hot Ticket, qu'elle écrit, interprète et dirige en trois jours. Son œuvre sera incluse dans un long métrage collectif, Scenes from Rotterdam. Hot Ticket dure une minute trente et, comme bien des films qui se servent d'une telle forme brève pour travailler l'intensité (ceux d'Edison, des Lumière, des Jeunes Lumières ou de Peter Kubelka), il constitue une pointe avancée d'ingéniosité.

Hot Ticket se déroule en deux plans. D'abord un plan bref: Zoë, toute vêtue de noir, un grand chapeau noir à la main, se trouve dans le hall d'un cinéma décoré de velours rouge, elle avance vers la caméra comme si elle sortait d'une projection. Puis un plan-séquence: Zoë, cette fois coiffée de son immense chapeau, descend un escalier et se dirige vers la caisse du cinéma. En guise de monnaie elle glisse une seringue pleine sous la vitre, la caissière lui tend un billet. Zoë l'empoche et, un peu angoissée, demande si elle est en retard, "Am I too late?". "Non", répond la caissière, "vous êtes juste à l'heure si vous y allez maintenant". À la fois soulagée et résignée, Zoë approuve, avance vers la caméra, sort du cinéma, se retrouve dans la rue, il fait nuit, la caméra recule pour la montrer en plan d'ensemble toute frêle dans le monde, puis la quitte en panoramique pour montrer la façade du cinéma, "Luxor", tandis qu'en off sa voix prononce, "Ce qui n'est pas encore, mais doit être, est plus réel que ce qui se contente d'être". Le panoramique revient sur elle, désemparée elle jette un regard à droite, à gauche, puis elle regarde la caméra frontalement, ajuste son immense chapeau, se détourne, s'éloigne lentement en partant vers la droite et s'enfonce dans la rue pavée illuminée d'enseignes commerciales jusqu'à disparaître parmi les passants.

Hot Ticket constitue un apologue visuel et, comme tout ce que créait Zoë (par exemple son jeu dans Ms. 45/l'Ange de la vengeance, le scénario de Bad Lieutenant ou son roman inédit 490, A Trilogy), il nous rappelle au plus nu, au plus vif de la nécessité existentielle. Au début du XX° siècle, les premiers théoriciens du film, fascinés par les propriétés analogiques de ce nouveau médium, pensaient que le cinéma trouverait ainsi son accomplissement: le public entrerait dans la salle, au fond on n'aurait pas disposé un écran accroché sur un mur mais remplacé le mur par une baie transparente à travers laquelle le spectateur regarderait directement la rue, le spectacle de la vraie vie. Il aura donc fallu un siècle pour que quelqu'un pense à traverser la grande salle théorique du cinéma, traverse la vitre et décrive avec franchise ce que c'est que de se retrouver dehors: une pure expérience d'angoisse, de solitude et de dénuement qui requiert instant par instant une bravoure expérimentale.

Mais, qu'est-ce que ce hot ticket qui assure l'inversion de l'entrée et de la sortie, de la salle et du monde, de la naissance (l'ambiance rouge utérine du Luxor) et de la mort (l'expulsion endeuillée dans la nuit), du cinéma et du réel? Ou, en termes éminemment concrets, qu'est-ce qui nous fait vivre, qu'est-ce qui coule dans nos veines et nous permet de tenir debout, à quoi croyons-nous, à quoi sommes-nous addictés? À l'héroïne, à l'amour, au courage, à la création, à nous-mêmes? Hot Ticket répond radicalement: l'inversion entre la salle et le monde n'a rien d'un basculement décoratif, elle signifie une révolution. La proposition énoncée par Zoë en voix off ("That which is not yet, but ought to be, is more real than that which merely is") donne la formule même de l'exigence éthique et elle fonde en nécessité toute culture de protestation, l'impératif révolutionnaire et la sauvegarde ombrageuse de l'espoir. Il faut rappeler ici l'environnement militant dans lequel baigne Zoë Tamerlis Lund: activiste depuis l'adolescence, juste après le tournage de Ms. 45 elle rencontre l'une des figures les plus nobles (et méconnues) de l'histoire du cinéma, un héros de la Résistance polonaise puis britannique, Edouard de Laurot, ami de James Baldwin et réalisateur entre autres d'un film avec Malcolm X, Black Liberation (1964), chef d'œuvre du cinéma engagé. Avec lui, avec eux, Zoë puise aux sources mêmes du mouvement révolutionnaire des années 50, c'est-à-dire les organisations noires américaines dont l'exemple servit de modèles à toutes les luttes contestataires depuis lors, à commencer par le SNCC (Student Nonviolent Coordinating Committee) qui lança le Freedom Summer de 1964 et le slogan "Freedom High". Hot Ticket, Haute Liberté, haute fidélité à ce qui pourrait être et qui sera. Du Mouvement noir des Droits Civils à l'esthétique de la lutte prônée par Abbie Hoffman, c'est au nom d'un monde tel qu'il devrait être plus juste qu'agit l'activiste: dans son roman à ce jour inédit 490, Zoë a donné d'elle-même un autoportrait en militante noire ("She is black. She is a junkie. She is incredibly sexy and doesn't apologize"), capable de sacrifier sa vie à ses idéaux en un geste non pas romantique et exalté mais logique et efficace. Ce à quoi nous sommes addictés, ce qui remplit la seringue, est la croyance à une plénitude possible de la vie, à l'ivresse absolue du vrai c'est-à-dire du réel (soit, dans les termes de Hegel, "le délire bachique dont il n'y a aucun membre qui ne soit ivre") [1]. Hot Ticket, qui à ce titre en constitue la meilleure des introductions, renvoie au même principe de conservation attentive des valeurs éthiques fondamentales que l'œuvre d'Abel Ferrara, placée par celui-ci sous l'égide de Patrick Henry (député de Virginie pendant la révolution américaine) et de ses mots célèbres de 1775: "Give me liberty or give me death".

De sorte que la vie vraiment vécue est une expérience dangereuse, violente et envoûtée ; car, dans le monde effectif, c'est-à-dire le monde inversé de l'injustice et de l'existence mutilée, elle peut difficilement être vécue autrement que comme Passion. Les films communs et respectifs de Zoë Lund et d'Abel Ferrara relèvent d'une même conception tragique (c'est-à-dire farouchement attachée à la réalisation du vrai en dépit de toute évidence historique concrète) de la vie comme Passion politique. Cette notion fut admirablement mise au point par Antonio Gramsci dans ses Cahiers de prison: "on peut parler de la 'passion politique' comme d'une impulsion immédiate à l'action qui naît sur le terrain permanent et organique de la vie économique, elle la dépasse, mettant en jeu des sentiments et des aspirations dans une atmosphère incandescente où le calcul même de la vie humaine individuelle obéit à des lois différentes de celles de l'avantage individuel." [2] Préservation critique de la plénitude et de l'ivresse dionysienne de la vie, imaginaire sacrificiel, analyse technique de l'hostilité ambiante, constat d'une irrémédiable fragilité intérieure, acte de guerilla conceptuelle: Hot Ticket en une minute nous rappelle que, même s'il est déjà trop tard, au nom de telles valeurs nous ne serons jamais en retard. Lorsqu'à la fin du film Zoë s'efface dans la nuit tandis que persistent les néons commerciaux, elle nous a légué l'essentiel, un talisman visuel qui représente le point de fuite de toute action politique et dont on trouvera la version littéraire chez Adorno: "le but de la révolution est la suppression de l'angoisse". [3]


Merci à Stéphane Delorme, Agathe Dreyfus, Robert Lund et Brad Stevens.
Hot Ticket a été présenté lors du Festival Balthazar au Cinéma Grand Action le 15 mars 2002.

On peut consulter le très riche site créé par Robert Lund en mémoire de Zoë: http://zoelund.com


1 Hegel, Phénoménologie de l'esprit, tr. J. Hyppolite, Paris, Aubier, 1977, vol. I, p. 40.
2 Antonio Gramsci, Cahiers de prison, tr. M. Aymard et P. Fulchignoni, Paris, Gallimard, 1983, Cahier 8, 1931-32, p. 334.
3 T.W. Adorno, lettre à W. Benjamin du 18 mars 1936, in Correspondance Adorno - Benjamin, tr. P. Ivernel, Paris, la Fabrique éditions, 2002, p. 189.