Cet essai a été publié dans le New York Waste de janvier 2001, avec l'introduction suivant par Robert Lund:

Zoë Tamerlis Lund (1962-1999) était une jeune fille de 18 ans surdouée et une activiste politique vivant en marge de la légalité lorsque, sur un coup de tête, elle accepta de tourner pour Abel Ferrara le rôle de Thana dans Ms. 45 (L'Ange de la Vengeance, 1981). Le succès rencontré par Ms. 45, devenu un classique du film culte, changea le cours de sa carrière et de sa vie. Au cours des années 80, elle tint l'affiche de plusieurs films, travailla à la télévision, défila comme mannequin puis concentra l'essentiel de ses efforts sur l'écriture. Elle laisse derrière elle nombre de scénarios, d'essais, de nouvelles et un roman, dont presque aucun ne fut ni tourné ni publié. Son texte le plus célèbre reste le scénario de Bad Lieutenant (1992), qui lançait un appel religieux profond à travers la fable d'un flic new-yorkais corrompu. Cet essai compare les figures féminines dans ces deux films d'Abel Ferrara à d'autres éminentes icônes de femmes, et formule un message politique radical typique de la pensée de Zoë.

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Le Navire aux Huit Voiles
et
aux Cinquante Canons Noirs

Zoë Lund

Première version,
1° juillet 1993

"Le titre est une traduction d'un chœur de L'Opéra de quat'sous" (ZL).

À midi le dock partout fourmille d'hommes,
Montant à bord de ce cargo fantôme,
Et ils marchent dans les ombres, où personne ne peut voir,
Et ils empilent des corps, et me les apportent,
En me demandant: "On les tue maintenant, ou plus tard?"

Et dans ce calme de la mort,
Je réponds: "Tout de suite".

Et à chaque tête qui tombe, je dis: "Ça t'apprendra".
Puis tu peux me voir, marchant dans le matin,
Si jolie, un ruban dans mes cheveux.

Et le navire, le cargo noir,
Avec un crâne planté sur son mât,
Disparaît au loin sur la mer,
Et à son bord je suis."

Jenny la Pirate dans L'Opéra de quat'sous, Extraits des chansons.
Textes: Bertolt Brecht,
Musique: Kurt Weill.

Il était quatre heures du matin. Au fond de Central Park, sous la pluie. J'émergeais du noir tunnel de pierres. Aperçu la fontaine, tout droit. Ma robe bleu foncé était fendue jusqu'aux hanches. Je sentais le vent sur mes cuisses.

Les hommes, six hommes, sortirent de la nuit. Ils me cherchaient. Mais je les avais trouvés. Ils formèrent un cercle autour de Thana, moi, dans la robe bleu foncé fendue très, très haut. Et ils rirent leurs derniers rires. "Pute", dit l'un. J'en entendis un autre: "Connasse".

Le 45 était dans mon sac à main. Les dames ont un sac à main. Je dégainai, pivotai en les visant, et les abattis. Un par un. Six. Pour un six-coups. Moi. Automatique.

 

Ainsi se déroulait une super scène de Ms. 45, mon premier film. Mon personnage, Thana, victime d'un double viol, devenait une violente vengeresse qui parlait avec son revolver. Les journalistes disent souvent, "Oh, voilà un vrai film féministe ! Ms. 45 représente une géniale métaphore de la reprise en mains du pouvoir par les femmes. Racontez-nous tout".

Il fut un temps où j'expliquais. Aujourd'hui, je soupire. Tranquillement. Et puis j'explique. "Non, Ms. 45 n'a pas pour sujet la libération des femmes, pas plus que la libération des muettes, ni la libération des travailleurs du textile (la protagoniste est repasseuse), ni votre libération ni la mienne. Notez que sa victime ultime n'est pas un violeur à proprement parler. C'est son patron. Le vrai violeur. Notre vrai violeur." Souvent, j'ajoute quelque chose sur le fait que, moi aussi, j'ai été violée. À proprement parler. Mais on verra ça plus tard.

C'est ainsi que Ms. 45 représente une métaphore modeste mais bien construite sur la rébellion tout-sexe contre toute oppression. Mais le revolver était confié à une main féminine. Une femme se chargeait de ce message universel, ce qui le rendait plus puissant encore. Il nous faisait frissonner. Mâles et femelles. Des frissons de qualités et de températures différentes, mais des frissons pour tout le monde.

Tout au long de l'histoire, les femmes furent traitées en inférieures. Prisonnières de leur époque, pour la plupart elles renoncèrent et se conformèrent à leur statut d'êtres inférieurs. De sorte que les femmes se vengèrent de leur condition au moyen d'armes honteuses et dérisoires. Le silence, la médisance, la trahison. Leur antagoniste, l'homme, pouvait jouir de ce luxe, une guerre honorable. Simultanément, les femmes dupaient les hommes et leur jetaient de la poudre aux yeux. Presque toutes.

Il y eut des exceptions. Et qu'il s'agisse de Ulrike Meinhof, Ms. 45, Jeanne d'Arc, Jenny Diver, ou de n'importe quel rêve masculin en matière de Dominatrix, elles nous font frissonner. Ce frisson si spécial. Car au fond, la femme inférieure était confortable mais pas sexy. La couardise ne l'est jamais.

Les femmes qui craignent de devenir vraiment une femme, soit une créature égale à l'homme, tentent d'engloutir toutes les autres dans leurs abîmes d'abnégation. La frénésie actuelle contre le viol provient du travail de l'ennemi principal de la femme, la femme. Elles essaient de transformer toute femme en victime. Pas en combattante. Pas en créatrice. Pas en source. Ces femmes veulent reléguer leurs sœurs dans le champ de la soumission. Elles ne supportent pas le défi de l'action.

On raconte à une femme qui vient d'être violée qu'elle a été pénétrée jusqu'à la moelle. Son être même, violé. Son âme, profanée. Ce qui la transforme en victime et en pur objet sexuel. Car cela signifie que son âme, son essence, se trouve dans son con. Un pénis entre dans l'organe nommé vagin -- il ne pénètre ni ne flagelle l'âme. Lorsque je fais l'amour, oui, j'emplis mon vagin de mon âme. Mais si je ne définis pas mon vagin comme organe sexuel, organe d'amour, organe d'esprit, alors il ne l'est pas. C'est juste une ouverture, à peu près comme mon oreille. Mon âme ne se trouve pas dans mon con sauf si je l'y mets. Lorsque j'ai été violée, mon âme se trouvait ailleurs. Cet homme ne s'est pas approché de moi. Il était enfoncé dans un trou. J'étais très loin.

Avec lâcheté, la féminité cherche à désarmer les femmes, à les réduire, à les ramener à cet état de créatures veules qu'elles sont déjà trop souvent. C'est un crime. C'est aussi pourquoi Thana, à la fin de Ms. 45, est poignardée dans le dos jusqu'à la mort -- par une femme.

J'ai écrit le scénario du film Bad Lieutenant. Beaucoup de gens ont été surpris qu'un film aussi "violent" ait pu être écrit par une femme. Au premier rang des stupéfaits, les femmes. Je n'ai pas essayé d'être violente, "mâle" ou "machiste". J'ai simplement écrit la vérité et savouré l'acuité pénétrante, la beauté âpre de la réalité. Et les gens ont été fascinés par le défi immanent créé par mon sexe.

Les hommes essaient, parfois, de jouer le jeu de ce "féminisme" réactionnaire qui prêche un idéal amorphe, avachi, sans idéal et sans perspective. Je me souviens, un jour, il y a longtemps, d'une étreinte avec un tel homme. Il reposait là, en moi, sans bouger. Indéfiniment. Et moi je tremblais de frustration. À la fin, il me dit en soupirant, "Ah, c'était si beau. Nous communiquons..." Et tandis qu'il se rhabillait, enfilant son jean délavé à pattes d'éléphant, il ajouta: "je sais que les femmes en ont assez de ce truc de piston bang bang. Il n'y a vraiment pas assez de douceur dans le monde. Nous avons tous besoin de ressembler plus aux femmes. Non-violentes.". Toi, M. Féministe, tu es vraiment un phallocrate débile.

Toute création est violente. Lorsque vous pariez en aveugle et foncez dans l'inconnu, c'est violent. La destruction de ce qui est, la création de ce qui devrait être, tout est violence. La révolution est toujours violente. Et il y a violence, aussi, lorsque ne se trouve en vue aucune arme conventionnelle. Ce n'est pas du pacifisme lorsque le révolutionnaire, en prison, doit entamer une grève de la faim et utiliser son propre corps à la fois comme son arme, son champ de bataille, sa némésis et son héros. Dans Bad Lieutenant, une Nonne est violée. En confession, elle dit pardonner à ses violeurs. Mais elle dit aussi qu'elle-même a péché. Elle a eu une chance, une fois dans sa vie, d'utiliser son vagin. De l'utiliser pour le bien, pour Dieu, une seule fois et une fois pour toutes. Et elle n'a rien fait. Elle n'a rien donné à ses violeurs. Elle n'a pas sauvé leur âme. Elle ne les a même pas surpris. "Ils m'ont surprise, et je ne les ai pas surpris." La prise de conscience de la Nonne est violente. Violente envers ce qui en elle est indigne, au cours de cette lutte pour devenir pleinement une femme, pleinement humaine, divine. Le héros, le Bad Lieutenant lui-même, surprend la confession de la Nonne. Il est frappé par sa violente contrition. Alors il commet un acte absurde de martyre, un *acte gratuit*, il meurt pour nos péchés. La Nonne et le Lieutenant sont tous deux de violents héros d'action. Bad Lieutenant est une histoire christique moderne. C'est aussi une virée d'enfer. Il n'y a pas de contradiction.

Les femmes violentes connaissent la sonorité crépusculaire du fouet qui s'abat, les ultrasons du chant qui s'élève lors d'une extase religieuse, le nombre des battements de cœur avant de franchir la ligne. La pulpeuse vamp de bazar avec ses talons aiguille et ses courbes qui tuent, riant aux lois du comportement social, la guerrière révolutionnaire disciplinée, défiant les lois de son pays, la vraie Fiancée du Christ, dont la rigueur morale met à l'épreuve les lois de la nature -- toutes elles surprennent. Parce qu'elles vivent dans le monde des hommes et des femmes, des êtres humains. Elles se sont échappées du ghetto de la couardise féminine, gardé par la paresse des hommes, par la peur des femmes et par l'inertie de la tradition.

M. Féministe "non-violent" et le "phallocrate" ne font qu'un. Et la femme qui "reste à sa place" est l'empoisonneuse dont la poltronnerie nous tue à petit feu. Pourtant, un homme qui aime véritablement le défi aime une femme qui aime la même chose. Et même M. Féministe emmène Wonder Woman dans la salle de bain. Mais il n'a pas les couilles de l'épouser.

La femme ne se libérera jamais elle-même en intoxiquant le thé de son oppresseur ni en lui tirant dans le dos. Elle sera vraiment libre lorsque, comme ces emblèmes, qu'ils soient sacrés ou ridicules, elle prendra son destin en charge et se battra pour ce qui s'avère plus vaste qu'elle, et dont son combat ne représente qu'une ligne sur la liste des joutes. Le terrain a toujours été le territoire de l'homme, hormis quelques exceptions exaltantes et légendaires. Depuis sa position sur le champ de bataille, face à face avec l'ennemi, la femme verra le monde. Et dans ce monde, elle pourra devenir une artiste, une révolutionnaire ou une vraiment bonne amante. Et l'homme devra acquérir le courage d'étreindre la femme scandaleuse dans sa robe rouge sang -- et ensuite de devenir son époux.

Traduit par Jean Ferdinand.